L’art d'ignorer les paysans haïtiens


 


De même que pour les urbanistes deux modèles d’aménagements dominants se sont affrontés, dans le monde des paysans, deux modèles de pratiques se sont aussi confrontés. Il s'agit du « modèle progressiste » et celui du « modèle culturaliste ». Mais au point de vue général, la modernité arrive toujours par repousser la culture, même si certaines fois la culture offre de solides résistances à la modernité. Ces modèles évoqués, ce qui prédomine, soit l’un ou l'autre, influencent toute la vie humaine du point de vue pratique. En effet, chacun de ces deux modèles considérés associe à un paradigme différent clairement défini et influence la vie humaine à leurs manières. Entre ces deux modèles, le deuxième est fondé sur la nostalgie d'un passé qui naît des habitudes mentales passéistes, c'est le mépris du changement, et le premier est quant à lui fondé sur le progrès des sociétés qui est dû à une dimension prométhéenne. Le cas d’Haïti, ce qui est consternant, la modernité n'arrive pas encore à gagner triomphalement la culture, il y a une crise de modèle de pratiques dans le pays, le milieu paysan en souffre grandement. Cette crise de modèles au quelle est confronté l'univers des paysans haïtiens et le pays tout en entier, par la disposition des choses, permet de cloîtrer l'agriculture haïtienne à l'intérieur d'un modèle purement stérile, qui oppose à toute possibilité d'ouverture, dont à travers lequel est défini l'homme-paysan haïtien. De ce fait, on considère que la société haïtienne nie que le paysan haïtien existe dans son état total d'homme. Pour mieux saisir cette dynamique, voyez seulement comment et dans quelle condition qu'on a sollicité ou recommandé le retour des paysans à la terre.


Le paysan n’est point perçu comme « individu-type », le système est explosé :


Parce qu'en Haïti, plus particulièrement dans la paysannerie haïtienne le « modèle culturaliste » est privilégié sur le « modèle progressiste », la « communauté-type » est ainsi primée sur « l’individu-type ». En conséquence, il y a un mépris de l'homme-paysan dans sa fonction complète, et qui provoque l'explosion de la paysannerie haïtienne. La « communauté-type » peut-être interprétée comme une organisation humaine qui imprègne un ensemble de valeurs intrinsèques propres à la communauté et non négociables. C’est pourquoi cette forme de communauté est généralement différente des autres, elle est presque perçue pour statique par rapport aux mouvements des autres communautés. C'est surtout un retard accumulé en voulant sauvegarder certaines pratiques et normes culturelles parfois démodées, c'est-à-dire l'architecture socioculturelle de cette forme de communauté reste inchangée. Dans ces formes de communauté, des explosions sont généralement provoquées parce qu'il paraît impossible pour que des individus gênés et/ou piégés dans un cercle fermé ne soient pas bouleversés pour ensuite éclater ce cercle. Quant à « l'individu-type », pour Le Corbusier dans une réflexion sur l'urbanisme, « il est défini par la somme des constantes physico-physiologiques reconnues, inventoriées par des gens compétents (biologistes, médecins, physiciens et chimistes, sociologues et poètes) », écrit Françoise Choay. Cette façon de concevoir « l'homme-type » est découlée de la Charte d'Athènes. Elle articule le besoin commun à tout homme suivant quatre principaux attributs. Il s'agit d'habiter, de travailler, de circuler, se cultiver le corps et l'esprit. Dans la logique de Walter Gropius, les critères qui définissent l'homme sont les fondements même du « type idéal de l’établissement humain ».


Du fait qu'on a une communauté paysanne sans infrastructures sanitaires, sans infrastructures scolaires et hygiéniques, sans emplois et avec des techniques culturales dépassées, le type d’établissement du paysan haïtien n'est pas idéal. Donc, la terre et la paysannerie en général deviennent un enfer pour les paysans, parce qu'on n'a pas changé de modèle alors que le monde bouge et nous sommes dans un village global. En clair, le « modèle culturaliste » qu'on a priorisé ne permet pas aux paysans haïtiens de satisfaire pleinement leurs besoins à travers les grandes fonctions qui définissent l'homme, en conséquence, ils ont obligé d'abandonner la terre et de fuir le rural en vue d’accomplir certaines fonctions, particulièrement dans certaines villes du pays et/ou ailleurs.


Mais, en plus du constat de ce modèle qui est dépassé, il y a lieu de constater aussi deux pradoxes. D'abord, le recours à l’émigration chez des paysans, qu'elle soit interne ou externe, c'est-à-dire l'explosion de la paysannerie est la conséquence d'une sorte de mépris pour des paysans, cependant cette explosion favorise une sorte de mobilité sociale chez ces derniers. Ensuite, on retient que la détérioration de la paysannerie haïtienne certe procure aux paysans une sorte de progrès social alors qu'elle n'amorce pas la transformation du milieu paysan. Alors, pourquoi ces paradoxes ?


La paysannerie haïtienne, défi de transformation et  massacre imaginaire :


Parce que le mauvais n'est pas totalement mauvais, se basant sur la théorie de la transformation sociale, cette situation de détérioration que connaît la paysannerie haïtienne pourrait amorcer un changement dans le rural. Car, suivant cette théorie, le changement vient dès qu'il y a dégénérescence dans le corps social. Ce schéma suit la doctrine selon laquelle « les parties moins privilégiées d'une société sont les sources de transformation sociale ». Or, jusqu’ici tel n'est pas le cas pour la paysannerie haïtienne ainsi que la société en général. Mais, c’est d’abord parce qu'il y a plusieurs éléments de blocage. Ces éléments de blocage ne sont autres que la prédominance du courant conservatisme et non une culture d'ouverture dans certains cas, et l’établissement d'un système exclusif dans la société haïtienne. C’est deux éléments, l’un peut-être inséré dans l'autre. Ensemble, dans une certaine mesure, à eux, ils constituent un défi pour le changement.


Cette tendance devient une idéologie. C’est ce qui fait qu'on a enfermé les paysans haïtiens dans un espace clos à travers des barrières socioculturelles érigées par les élites Port-au-princiennes et d'autres groupes parallèles. Mais mal que bien, la détérioration de la paysannerie haïtienne permet l’éclatement du milieu, et ce qui donne accès aux paysans à certains privilèges interdits que réservaient les paradis-villes haïtiennes et certaines paradis-villes des pays industrialisés uniquement aux citadins. Par rapport à ce système qui est totalement exclusif, cet accès ne constitue qu'un exploit pour des paysans. Or maintenant, aux grand mépris des paysans haïtiens, après la victoire remportée de ces derniers sur le système, ce qui ont été dans la captivité dans la paysannerie, on a des agents promoteurs qui font un travail imaginaire de premier degré afin de ramener ces paysans libérés d'une agriculture féroce, pour certains, et maintenir d’autres dans cette agriculture, pour ce qui n'ont pas été encore émergés. Cette agriculture sauvage établie c'est comme un déterminisme social pour les paysans. En bonne orthodoxie hurbonienne, je pourrais dire que la promotion pour ce type d'agriculture c’est du « barbare imaginaire ». J'emprunte le concept de Laenec Hurbon parce que je suis persuadé qu'ils ne sont pas conscients de ce qu'ils font est maladroit, mais plutôt un bon travail d’après eux-mêmes. Car, ils ont la nostalgie de voir une paysannerie qui nourrissait le pays presque en entier, ce qui n'est plus pour des causes tellement profondes.


Cependant, cette campagne peut-être faite à destin dans la mesure où on l'a assimilé à une tentative pour pacifier le faible reste paysans dans les campagnes. Pacification, stratégie utilisée par les métropoles aux époques coloniales pour pouvoir bien administrer les colonies, malgré les violences perpétrées contre les indigènes. Cette stratégie n'est pas encore disparue, elle est en cours d'usage dans plusieurs pays, sous diverses formes et dans différents contextes.


Dans le contexte où la production agricole nationale est en chute libre, si le problème n'est pas trop étranger à eux (les promoteurs) ou ils n'ont pas la volonté réelle pour ignorer les paysans, qu'ils fassent un dépassement de conscience et utiliseraient de préférence leurs énergies en vue d’exiger à l’État l'amélioration ou la réforme du système agricole haïtien et la paysannerie comme un tout. En effet, détruire les barrières. C’est là qu'il faut aborder en premier le problème de la production agricole. Les paysans (les citoyens) n'ont rien à voir aux problèmes, ils ont raison d'abandonner, c'est la fin d’un cycle, la fin détermine toujours les moyens. Il ne faut pas tenter de ramener ou de maintenir les paysans dans la terre tant que les conditions ne se changent pas, c'est mauvais. Pourquoi pensez-vous de ramener ou de maintenir les paysans à une activité (agriculture) si pénible parce que ses pratiques deviennent obsolètes alors qu'ils la laissent déjà derrière eux ? Promoteurs, arrêtent de motiver les paysans, mais plutôt l'État. Il n'est pas bon d'inverser les responsabilités. Prenons un exemple, est-ce qu’il y avait une mobilisation pour que les jeunes prennent leurs motocyclettes et font du taxi ? Non. Des dispositions ont été prises, et ils ont juste vu que cette activité leur offre un meilleur cadre de vie que celle de cultiver la terre, et ils embarquent. Donc, la meilleure façon de promouvoir l’agriculture c’est de créer un cadre attrayant dans le rural, faire de l’agriculture une activité moins risquée, moins pénible et augmenter le rendement agricole. Ces aspirations ne sont plus une casse tête, car, la modernité apporte déjà des solutions aux défis auxquels elles représentaient pour monde d'hier. C'est seulement un État progressiste qu'il nous faut, puisque le développement est la tâche de ce dernier.


Comment pourrait-on imaginer des « Gwo zago » qui ont été échappés aux pénitences infligées la pratique d'une agriculture si archaïque, ils ont connu une forme de mobilité sociale (chofè moto, ouvrye faktori, elatriye) car ils boivent maintenant de l'eau glacée, ils regardent à la télévision et ils ont de maisonnettes en bidon dans l’Aire d’une ville, donc ils ont pris le goût de la ville, sans améliorer les conditions existentielles dans la paysannerie, or on veut qu'ils reviennent vers la terre qu'ils qualifient de part de leurs pensées théologiques de « maudite ». Il faut être réaliste. Au péril de leurs vies, des paysans qui ont été émergés ne retourneront plus dans la « terre maudite », et ils préféraient encore le banditisme contre cette forme d'agriculture.


La promotion pour le retour à la terre, une démarche cynique des paysans émergés :


Mais, en plus de l'irréalisme de la campagne de propagande autour de la terre, il y a aussi lieu de constater une hypocrisie, une non sincérité, une poussée vers l’égoïsme et l'exploitation dans la démarche. 


D'une part, ce qui font de la promotion pour la terre, ils viennent presque tous du rural, maintenant ils sont tous des gens de la ville et ils ne retourneront plus dans le rural. Soit ils sont dans la ville parce que leurs parents ont été émigrés à un certain moment ou ils sont eux-mêmes émigrés vers la ville. De toute façon ils sont fils de l’émigration paysanne. Une émigration qui leur procure un cadre de vie plus ou moins meilleur par rapport à celui de la campagne. En observant cette campagne de propagande, il semble que ces émigrés ne veulent pas que d'autres prennent le goût du bon aussi. Mais aussi, ils veulent qu’un groupe  dit démuni (paysans) travaille continuellement au profit d’un autre groupe dit privilégié (citadins). Car, ils veulent que les paysans restent attacher à la terre pour alimenter les citadins d'origine et les émigrés, sans une redistribution dans la paysannerie par la mise en place des services sociaux de base. Ils sont pour : « chwal travay pou bourik galonnen ». Car, le discours c'est toujours : « an n tounen nan latè » sans jamais réclamer le bien-être pour les paysans. Ainsi, les agents de promotion se veulent-ils que l'injustice sociale se poursuit contre les paysans. Donc, ils sont des promoteurs de l'exploitation.


D'autre part, si cultiver la terre à l'haïtienne n’était pas un fardeau pour ce qui la pratiquent, j'en suis sûre que dans un clip on apercevait même l'un d'entre eux (agents promoteurs) en tenue « bout kanson, pye atè, chapo pay nan tèt, kouto digo nan men » en train de défricher la terre sous le soleil du midi. Mais non, on observe le contraire dans les mini clips présentés sur les réseaux sociaux. Ils sont habituellement en tenue de ville alors qu’ils sont dans le champs des paysans ou dans le centre de stockage des produits agricoles des paysans. 


Mais là encore, l'image qu’ils fassent de l’agriculture haïtienne à travers les clips qu'ils ont postés sur les réseaux sociaux sont une manière pour montrer avec le monde à quel point qu'on est retardé et à quel point qu'on ignore les paysans haïtiens.


Conclusion :

Enfin, le « modèle culturaliste » qu'on laisse dominer le système agricole haïtien est le principal facteur qui fait le fond de la façon dont on ignore les paysans. Ce système est un lourd fardeau pour la paysannerie. Par conséquent, seule une réappropriation de ce modèle permettant un réaménagement ou une réorganisation de la paysannerie haïtienne peut mettre fin au calvaire des paysans. C'est-à-dire une démarche qui permet la restauration du paysan haïtien comme « individu-type » dans sa totalité à travers ses fonctions d'homme. Dès ce moment, peut-on espérer à un système de production agricole promettant. Tirer cette conclusion ne veut pas dire qu’il faut aller vers une technolâtrie aveugle, mais il est temps de cesser d’être trop isolé ou trop différent par rapport aux autres pays du village global, ce qui symbolise un retard criant de notre société. De toutes façons, il faut tenter de les rejoindre à travers des modes de pratiques alternatives ou à travers celles qui sont découlées purement de l'unification de la pensée grâce à la science et le développement de la technologie, si toutefois on opte pour le progrès. De manière concrète, comme croient bon nombre de penseurs nationaux, une réforme agraire qui tient compte la mode tenure foncière, qui réorganise le système successoral et l’amélioration ou la modernisation du système agricole haïtien est nécessaire. Dans cette réforme, un réaménagement des conditions existentielles dans la paysannerie haïtienne est aussi nécessaire. C’est-à-dire mettre en place dans le milieu paysan des éléments de base permettant l’évolution de l'homme, à savoir des infrastructures scolaires adéquates, des infrastructures sanitaires et sécuritaires, des réseaux de communication routières, un système d'alimentation en énergie et une industrie de transformation alimentaire de base, entre autres. Voici comment concrétiser le réaménagement de la paysannerie haïtienne et donc, cesser de mépriser les paysans, il ne s'agit pas de critiques sans modèles.




Lopkendy JACOB

Lopkendyjacobrne@gmail.com


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